24 heures dans une bulle

24 heures dans une bulle

C’était un matin ensoleillé à Loch Boisdale dans les Hébrides extérieures, loin dans le nord ouest de l’Ecosse. Nous sommes partis en faisant ronronner le moteur de Gaia sur une mer qui promettait d’être calme. Nous allions quelques 15 Milles plus au nord dans un mouillage que l’on nous avait dit magnifique.

Quelques minutes seulement après le départ, le soleil qui chauffait la terre, nos âmes et nos corps a disparu dans une brume grise et froide. Nous avons imaginé que, comme la veille, la relative douceur de la mi-journée et le soleil au dessus de la grisaille nous rendrait une bonne visibilité et le plaisir d’une belle navigation. Mais au contraire, la brume s’est épaissie, devenant un épais brouillard, la côte a disparu dans le gris profond, les rares bateaux en route sont devenus invisibles.

La carte électronique et le GPS d’une part, le radar d’autre part, nous ont permis de savoir où nous étions et d’identifier les très rares bateaux dans les environs. Nous avons donc poursuivis notre route, confiant dans ce qu’en nous approchant de la côte, comme à Loch Boisdale, la chaleur de la terre dissiperait les brumes. Ce fut encore faux. Notre approche s’est faite dans un coton gris et humide jusqu’à une ou deux centaines de mètres des îles et rochers marquant l’entrée du Loch que nous avions identifié. Nous avons contournés ces obstacles, nous sommes entrés dans une anse très fermée de Loch Skipport et avons mouillé l’ancre de Gaia sur une dizaine de mètres d’eau.

Gaia est devenue silence. Le vent ne pénétrait dans cette anse que sous la forme d’un soupir. Pas d’oiseaux non plus. Pas d’autres bateaux. Nous.

Le téléphone n’avait pas de connection dans ce coin reculé d’une île à l’extrémité ouest de la mer des Hébrides. Pas d’internet donc, pas de radio, pas de courrier électronique, pas de facebook ou linkedin. Whatsup se taisait. Gaia sur son ancre, le ciel gris paisible, les contours de notre abri en partie visibles étaient notre seule réalité. Le reste du monde avait disparu dans le gris du brouillard et au-delà de nos téléphones et autres ordinateurs. Trump, Boris Johnson, Erdogan ou Blocher pouvaient faire toutes les bêtises dont ils sont capables, des illuminés pouvaient faire sauter leurs prochains, nous n’en saurions rien. Le monde humain perceptible ne contenait que nous deux, le monde marin Gaia. Notre univers était limité à la météo que nous pouvions recevoir via une liaison satellite et aux quelques centaines de mètres carrés de notre horizon visible.

Il y a quelques décennies encore il existait dans notre occident nombres de très petites communautés qui n’étaient pas plus reliées au monde extérieur que nous ne l’étions cet après-midi là.

Un peu de soleil a éclairé la brume un moment. L’occasion de descendre l’annexe et de faire le tour de Gaia pour prendre quelques photos de notre bateau dans ce calme total. Un havre, une coquille pour nous aider à être sereins dans cette solitude blanche et grise.

Le soir le brouillard s’est levé pour un long coucher de soleil. Les couleurs du nord, faites de bleu de jaune, de rose et de rouge, ont rayonné longtemps dans le jour qui s’estompait. Nous avons dûment allumé notre feu d’ancre, pour qui? Gaia veillait seule dans la nuit isolée.

Un peu plus de lumière le matin, une antenne est devenue visible sur une colline, quelques heures plus tard un bateau est arrivé. Nous avons échangé quelques mots. Le monde réapparaissait dans notre espace.

https://youtu.be/117uFD4KjaE

10 thoughts on “24 heures dans une bulle

  1. Quelle incroyable sensation de sérénité ! Merci de partager cette “bulle” de 24 heures!

    Bonne continuation!

  2. Merci pour ces passionnantes aventures on voyage avec vous et on se réjouit déjà de la suite. Bon vent bisous .

  3. Oh j’adore ce texte, j’y ai perçu le silence qui régnait en maître absolu autour de vous, la vision semblable de partout, vu aussi le brouillard recouvrant tout, l’espèce de nuage suspendu au milieu de nul part dans lequel vous deviez vous mouvoir sans rien apercevoir…en bref, l’inconnu sans début ni fin, sans contours et sans possibilité d’y échapper et pourtant, toutefois, en sécurité, bien ancré…. j’y ai lu aussi une sorte de métaphore de nous tous qui vous lisons, restés en pays connu et pourtant, au milieu également, de milles incertitudes, de vacarmes inaudibles d’ici et pourtant bien présents loin à la ronde entourant notre quotidien plus que jamais incertain, attendant peut-être aussi que la brume se lève et nous laisse entrevoir l’espoir d’un avenir plus réjouissant pour nos enfants, nous ici donc, réjouis par des images de petits qui reprennent ou prennent pour la 1ère fois le chemin de l’école, gais et insouciants, et espérons-le, encore pour longtemps…on se raccroche au présent, ce qui est bon, on le prends, on se dit que d’en sortir il y a l’espoir….
    Par WhatsApp, je vais vous envoyer quelques images de ce dont je parle, et, me réjouissant de vous lire encore, et de voir des photos de cette épopée, je vous embrasse chaleureusement, salue votre ténacité et souffle sur vos mains sans doute glacées et engourdies….

  4. Très beau texte, trouver le mot juste pour décrire un instant unique et souvent éphémère, c’est important. Bien sûr, ces sentiments face au silence, hors du monde, dans une sécurité temporaire, je les reconnais! J’ai regardé vos vidéos et j’ai été contente de voir vos visages et de vous écouter. Comme dit Christiane précédemment, ici à Genève (et ailleurs), d’autres dangers nous guettent. Les enfants ont repris le chemin de l’école, souvent masqués. Respirez bien pour nous le bon air vivifiant de l’océan!
    Nadia et Jean-Christophe

  5. Extraordinaire une vraie , belle et bonne bulle ! Merci pour le récit de ce moment et …de tous les autres aussi bien sûr !
    Bizzz

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