Irlande, côte ouest première partie

Irlande, côte ouest première partie

Nous avions eu un aperçu de printemps en arrivant à Killybegs, le froid était moins mordant lors de notre arrivée que plus au nord, il faisait presque doux, le soleil réchauffait notre cockpit, le chauffage pouvait être arrêté ce soir-là. Ce ne fut qu’un répit. Dès le lendemain, le ciel s’est chargé, le vent s’est levé, puissant, la pluie est tombée, par seaux. Et ça a duré des jours. Nous avons utilisé huit amarres pour ne pas être écrasés contre le ponton et ne pas bouger. Nous étions heureux d’être là, attendre un jour de plus en Islande aurait rendu la traversée impossible pour plusieurs jours encore.  Isabelle et Gérard sont repartis pour la Suisse et notre voisin à Perroy, Friedrich, nous a rejoint pour naviguer une semaine. Il avait envie de passer quelques jours en mer et de mesurer la différence qu’il y a entre la navigation dans la baie de Rolle et celle que l’on peut trouver sur les côtes atlantiques. Il a dû commencer par patienter une journée à Killybegs en attendant que le vent se calme un peu.

Friedrich au travail

Le 14  juin, le gros du mauvais temps était passé, nous avons fait une courte étape vers Mullaghmoore, de l’autre côté de la baie de Donegal. Grand-voile et trinquette par force 3 à 5, facile, confortable au chaud dans notre cockpit fermé. A Mullaghmoor, le port assèche à marée basse, l’idée est donc de s’ancrer devant le port, là où l’eau reste. Aller à terre demande alors un travail non négligeable : il faut mettre l’annexe à l’eau, sortir son moteur et les rames, installer le moteur sur l’arrière de l’annexe, capeler des gilets de sauvetage, descendre dans le dinghi puis faire route vers un bout de quai utilisable dans le port, en pensant que le niveau d’eau variera pendant la balade. Et refaire tout le travail dans l’autre sens pour être paré à partir. La perspective de ces efforts ne m’enchantait guère dans cette fin d’après-midi, d’autant que le village n’a rien à offrir. Le sourire insistant de Barbara a cependant vaincu ma paresse. Nous avons marché un moment dans le village endormi avant de rejoindre notre bord en longeant une institution catholique de retraites et séminaires, une des innombrables traces de l’influence de l’église catholique sur la vie irlandaise. Aller à terre ce soir-là fut une bonne décision, nous n’allions plus pouvoir poser un pied à terre pendant les trois jours suivants.

Mullaghmoore
A la barre

Pierre Eckert, notre météorologue nous avait annoncé des vents restants maniables le lendemain. Nous sommes donc partis pour une plus longue étape vers l’ouest, jusqu’à Broad Bay, toute proche de Erris Point, à l’extrémité sud-ouest de la baie de Donegal. 57 milles dans des vents de force 5 à 7 en partie au près, dans une mer formée, dans le brouillard et sous la pluie, neuf heures d’une navigation virile. Friedrich a bien mesuré la différence avec la baie de Rolle. Nous avons longé une côte que l’on dit être une des plus belles d’Irlande, nous sommes passés à proximité de rochers qui pointent fièrement hors de la mer. Nous n’avons rien vu, les rochers tant vantés ne furent qu’ombres de gris sur fond gris. Nous avons mouillé notre ancre devant une plage dans une anse bien protégée de la mer, mais les vents sont restés fort la nuit et toute la journée suivante. Nous y avons passé deux nuits sans jamais pouvoir mettre pied à terre.

The Stags, les superbes rochers dans le gris

De sud, le vent est passé ouest, voire nord-ouest, nous permettant une étape vers le sud. Splendide navigation entre îles et rochers pour mouiller dans une autre baie isolée, devant une plage de sable blanc et une école de gaélique. Les Irlandais luttent pour retrouver leur langue, après que les anglais l’aient interdite, et en aient interdit l’enseignement, pendant des lustres.  La plage en pente douce se poursuit sous l’eau et force donc les bateaux (un pluriel de forme, nous étions le seul) à s’ancrer loin de la berge, encore une soirée sans mettre pied à terre.

Naviguer entre les cailloux au sud de Erris Point
La navigation peut demander quelque concentration

Pierre nous avait dit que la journée suivante serait quelque peu plus ventée. Il nous fallait cependant passer un des caps de la côte irlandaise qui pointent loin dans l’Atlantique, Achilles Head. Un cap autour duquel on nous avait dit la mer toujours confuse. Un vent frais et une mer confuse sont de bons ingrédients pour un passage inconfortable, mais la taille de Gaia me faisait penser que la sécurité restait assurée. Départ donc pour une longue étape avec des vents d’un solide force 6, voire un peu plus parfois, en longeant le plus longtemps possible la côte au vent pour rester à l’abri de la houle, puis passage du cap dans des creux de 3-4m dans tous les sens. Empanner dans ces circonstances fut intéressant, mais s’est passé de manière parfaitement contrôlée. Inconfortable ce fut par contre pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que nous entrions grand-largue dans la baie de Clew derrière Clare island. Le vent s’est un peu calmé, mais un peu seulement, et la houle a disparu. Nous avons continué jusqu’au dédale d’îles qui forment le fond de la baie. Je déteste arriver dans une zone de navigation difficile avec un vent fort dans le dos, mais nous n’avions pas le choix. Il a fallu faire quelques slaloms entre les îles sur peu d’eau -ce qui fait rétracter les doigts de pieds de Barbara- avant d’arriver au mouillage du Mayo Sailing club, tout proche de Westport, où il n’y a pas assez d’eau pour nous. Nous étions attendus par Daria et Alex Blackwell, port officers pour le Ocean Cruising Club, une organisation que nous apprécions toujours pour la qualité de l’information locale que nous obtenons et l’accueil trouvé en Ecosse, en Islande et ici. C’était la dernière étape de Friedrich à bord de Gaia, il avait eu amplement la possibilité de se faire une idée de la navigation atlantique au nord de la Manche.

Une idée de la mer autour de Achilles Head

Le Irish cruising Club organize un “rallye”, quelques étapes pré-définies, au départ de Westport et vers le sud, dont le coup d’envoi a été donné le soir de notre arrivée. Cette coïncidence de date et le fait que les étapes prévues soient le long de notre route vers le sud nous a encouragé à nous joindre à ce tour organisé par Alex Blackwell. Nous avons donc rejoint le dîner organisé au club house le soir de notre arrivée. Le repas fut tout à fait inattendu en Irlande, six services, soignés, fins et délicats. Loin de la cuisine de masse que l’on attend ici, et souvent ailleurs, pour un événement de club. Daria et Alex nous ont emmenés découvrir Westport le jour suivant, en amenant Friedrich à la gare pour son retour vers Perroy. Puis, ayant constaté que les magasins sont rares le long de la côte ouest de l’Irlande, Barbara et moi avons fait une solide descente au supermarché de la ville après un lunch sur une terrasse, que du bonheur. Les jours suivants nous montreront combien cette action fut judicieuse.

Inishgort, au fond de la Clew Bay
Mayo sailing club, Westport

9 réflexions sur « Irlande, côte ouest première partie »

  1. Super vos descriptions. Bravo Barbara à la barre.
    En Irlande quand j’y étais 1 semaine j’avais trouvé leur cuisine pas mal du tout. Les ragoûts d’agneau irlandais mais surtout (à part leur bière, whisky et cidre) le chowder (soupe de fruits de mer à la crème).
    Bonne navigation.

  2. Bravo! Que du plaisir à te lire…c’est incroyable ta description ! Tu arrives à nous faire sentir dans le bateau et il me semble vivre votre aventure … même mon café du petit dej bouge!!!
    J’attends avec impatience Barbara…avec ses doigts de pieds sereins, à plat, plus rétractés, pour pouvoir boire un verre sans houle …un verre qui bougera pas…à très très bientôt. Bisous

  3. Que d ‘émotions alors !
    Mais c ‘est ce qui fait les souvenirs puissants !
    Merci merci , encore pour ce partage !
    C ‘est quelque part un peu magique ce rituel de pouvoir vous lire , vous suivre tout du long !
    Chouette , à bientôt pour le prochain épisode !
    Bisous , Bernie

  4. Très rude cette côte Ouest Irlande….on comprend pourquoi il y a si peu de monde qui navigue là !
    Merci pour ce beau compte rendu, on comprend bien ce que vous avez évoqué, cela nous a laissé de bons souvenirs quand même.
    On vous souhaite tout le meilleur pour la suite.
    Florence et Christophe

  5. Impressionnant votre ténacité et votre courage à affronter toutes ces réalités ! Merci pour ce beau partage.., cela me fera réfléchir autrement, à chaque fois que je me plains du trop de bise de l’Arc lémanique. Bonne suite dans des conditions un peu moins stressantes ! Amitiés à tous les 2
    Béatrice

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