Le mégalithisme en Bretagne

Le mégalithisme en Bretagne

 

Pauline Gassien, médiatrice culturelle

Florian Cousseau, post-doctorant, Université de Genève

Marie Besse, professeure, Université de Genève

Juin 2020

Des « grosses pierres » préhistoriques

La Bretagne est une vaste région située à l’ouest de la France, connue pour son littoral, sa météo parfois capricieuse, sa gastronomie réconfortante mais aussi pour ses très nombreux mégalithes (Fig. 1). Les menhirs et dolmens existent partout dans le monde, mais le gigantisme de certains sites bretons en fait un marqueur indissociable du paysage. C’est d’ailleurs dans cette région que les plus anciennes formes de mégalithisme ont été trouvées en Europe. Leurs noms issus de la langue bretonne en sont un symbole : menhir signifie « pierre longue » et dolmen se traduit par « table de pierre ».

Figure 1 : Principaux sites mégalithiques de Bretagne

De mauvaises interprétations quant à leur origine et leur fonction sont encore très répandues. Les mégalithes, littéralement des « grosses pierres », sont souvent associés aux populations celtes ou gauloises pourtant postérieures de plusieurs millénaires à celles qui ont produites ces monuments souvent spectaculaires.

Ces constructions datent du Néolithique, la dernière phase de la Préhistoire. Cette période charnière voit ses populations progressivement abandonner leur mode de vie nomade, basé sur la chasse et la cueillette, pour se sédentariser grâce à des pratiques de domestication de plantes et d’animaux. La maîtrise de l’agriculture et de l’élevage change radicalement le quotidien de ces hommes et de ces femmes, ainsi que leur rapport à leur territoire : désormais ils peuvent bâtir en pensant à l’avenir.

Cependant, la construction en pierre n’est alors pas aisée. Elle nécessite des moyens considérables : les pierres sont extraites dans des carrières, déplacées sur des distances souvent importantes, et montées pour former des ouvrages impactant le paysage (Fig. 2). L’architecture en pierre n’est donc pas destinée à la vie domestique, comme les habitats où des matériaux périssables tel que le bois sont préférés, mais à des sites revêtant un caractère spécial aux yeux de la communauté.

Fig. 2 : dolmen de Kerbourg à Saint-Lyphard à gauche et alignement de menhirs de Cojoux à Saint-Just à droite.

Menhirs et dolmens bretons

En Bretagne, le Néolithique débute aux environs de -4500 av. J.-C. et s’achève vers -2500 av. J.-C. Il s’agit d’une période très longue durant laquelle les styles architecturaux ont évolué. La simplicité des termes « menhir » et « dolmen » peut donc être trompeuse car ils recouvrent une grande variété de constructions.

  • Menhirs

Un menhir est une pierre dressée par l’homme dans le paysage. Il est choisi pour sa morphologie, sa couleur ou sa taille, et son emplacement de destination est déterminé avec soin. Souvent isolés, les menhirs peuvent néanmoins être présents en groupe, formant parfois un ensemble spectaculaire comme les célèbres alignements de Carnac dans le Morbihan (Fig. 3).

Figure 3 : Alignement de Kerlescan à Carnac, Morbihan et menhirs de Kergadiou (9 m environ) dans le Finistère.

La fonction des menhirs n’est pas encore parfaitement établie. Était-elle seulement toujours la même ? Leur rôle de marqueur visuel et leur aspect cérémoniel semblent évidents mais des interrogations demeurent. On a pu attribuer aux menhirs un rôle funéraire ou commémoratif, mais aussi les considérer comme des bornes pour délimiter un territoire, ou des objets à caractère astronomique. Toutefois, les chercheurs s’accordent à dire que leur fonction devait être importante aux vues des moyens mis en œuvre pour déplacer et lever ces pierres, parfois lourdes de plusieurs centaines de kilos.

  • Dolmens

Ce qu’on appelle dolmen recoupe en réalité de nombreuses constructions dont la taille et la complexité varient. Cependant, elles ont toutes en commun d’avoir une fonction funéraire. Les dolmens sont des tombes disposant d’un espace protégé, la chambre funéraire, où l’on venait déposer les morts à même le sol, généralement accompagnés par des artefacts tels que des vases ou des haches polies. Le terme de « table de pierre » est parlant car c’est souvent tout ce qu’il reste de ces tombes : des dalles de pierres de grande envergure posées à la verticale, des orthostates, qui supportent une grande pierre plate qui les recouvre, la table de couverture. Néanmoins, il s’agit d’une vision tronquée de ce que sont réellement les dolmens. Cette table de pierre est en réalité l’ossature interne du monument, seulement visible aujourd’hui en raison de la disparition (naturelle ou due à l’homme) du tumulus qui le recouvrait à l’origine. Ce dernier pouvait être une construction en terre (tertre) ou en pierre (cairn). Pour accéder à la chambre funéraire, un couloir était souvent aménagé dans le tumulus. Ces tombes à couloir, typiques de la façade atlantique européenne, peuvent être réunies au sein d’un même monument colossal. Le cairn de Barnenez, dans le Finistère, regroupe ainsi 11 chambres funéraires et mesure 75 m de long (Fig. 4).

Figure 4 : Vocabulaire lié aux tumulus (J. L’Helgouac’h, 1965) et cairn de Barnenez, Finistère.

À partir de -3500 av. J.-C., l’architecture de ces édifices évolue vers des formes plus modestes. Les chambres et les couloirs fusionnent pour donner un nouveau plan architectural en « allées couvertes ». Cependant, on constate toujours le grand soin apporté à ces tombes, comme dans le monument des Pierres-Plates dans le Morbihan où de magnifiques stèles gravées ornent l’espace destiné aux morts.

Mais qui sont ces défunts choisis pour reposer dans de tels édifices ? Malheureusement, le sol breton très acide a fait disparaitre les ossements porteurs de données ADN essentielles à la compréhension de ces populations. Publiée dans la revue Nature, une récente étude menée sur des sites mégalithiques irlandais, tels que Newgrange, a confirmé une hiérarchisation sociale et politique des populations néolithiques. Les corps présents dans ces tombes gigantesques sont issus d’un même lignage, incarnant une sorte de dynastie régnante sur un territoire donné. Ces élites ont donc eu le prestige et les moyens nécessaires à la construction de tels monuments, uniquement destinés à recevoir leurs dépouilles.

On peut désormais penser que ce modèle politique devait être similaire en Bretagne où se trouvent des architectures funéraires tout aussi spectaculaires.

Encore beaucoup de choses à découvrir

Figure 5 : Cairn de Goasseac’h, Carhaix, Centre Bretagne. À gauche : la butte en cours de fouille vue depuis un drone et au sol ; à droite : une des chambres des 3 dolmens découverts en 2019.

Très visibles dans le paysage, les sites mégalithiques bretons sont souvent connus depuis longtemps. Aujourd’hui, la recherche renouvelle ses méthodes d’analyse des artefacts et de l’architecture de sites découverts parfois il y a plus d’un siècle pour enrichir notre compréhension du Néolithique.

Toutes les architectures mégalithiques n’ont d’ailleurs pas encore été mises au jour. En 2019, une fouille archéologique, dirigée par l’Université de Genève, a débuté en centre Bretagne après la découverte d’un nouveau site (Fig. 5). Le cairn de Goasseac’h, probablement long de 90 m et disposant d’au moins trois tombes à couloir préservées depuis leur ruine vers -2500 av. J.-C., s’inscrit parmi les édifices les plus monumentaux de Bretagne. Sa prochaine et très prometteuse étude démontre toute la vitalité de la recherche archéologique actuelle sur le mégalithisme en Bretagne.

Références :

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