La migration des oiseaux a commencé.

La migration des oiseaux a commencé.

Philippe Delacrétaz, naturaliste, anc. prof. de science au gymnase.

Avril 2020

Voilà un sujet qui peut sembler mal à propos, alors que nous sommes tous confinés pour une durée encore indéterminée !

Les oiseaux, ne se souciant guère de notre sort, ont commencé à entreprendre leur migration printanière. Mais au fait, pourquoi certains oiseaux migrent-ils alors que d’autres sont sédentaires ?

La nourriture.

On croit souvent à tort, et cela est sans doute dû à notre perception propre, forcément un peu anthropocentrique, que les oiseaux partent dès qu’il fait trop froid pour eux. Mais si nous pensons d’abord à nos mains et nos oreilles exposées à l’hiver, les oiseaux, eux, voient plutôt leurs sources de nourriture se tarir !

  Un rougegorge bien gonflé ! Photo Norbert alias le Chien Vert (http://norbertchienvert.canalblog.com)

Le plumage des oiseaux est ainsi fait qu’ils peuvent le gonfler en laissant beaucoup d’air venir entre les plumes ; et c’est cet air immobile qui est le meilleur isolant : le principe est le même avec un gros pull en laine.

Mais si pour nous la nourriture est assurée pour les longs mois d’hiver (généralement !), il n’en va pas de même pour les oiseaux comme les hirondelles, les fauvettes ou le coucou, tous des oiseaux qui se nourrissent, au moins partiellement, d’insectes.

Les chauves-souris, partageant la même situation, ont trouvé une autre stratégie qui consiste à hiberner en attendant le réveil des insectes. Les oiseaux, eux, nous font rêver en partant pour les tropiques !

Vol de tous les dangers !

Alors qu’on pense assez spontanément à la question de trouver et retrouver son chemin, les oiseaux doivent surtout éviter les mille-et-un dangers qui les guettent tout au long de leur périple.

Je pense en premier aux prédateurs qui voient passer ces millions de proies bien nourries pour affronter des milliers de kilomètres. Je donnerai seulement l’exemple du faucon d’Eléonore qui niche dans les falaises des côtes et des îles et qui a décalé sa nidification du printemps vers l’automne pour nourrir ses petits juste au moment ou des multitudes de passereaux se lancent à l’assaut de la Méditérannée.


Faucon d’Eléonore photographié à Mallorca. Wikipedia

Mais à l’heure actuelle pour les passereaux, c’est encore le danger des pièges à glu et des filets tendus par les chasseurs qui fait le plus de victimes : on estime à 25 millions d’oiseaux tués illégalement chaque année sur le pourtour de la Méditérannée, à Malte, en Italie, en Egypte, etc.

Nouveau danger pour les oiseaux planeurs qui, comme les cigognes ou les rapaces, profitent des courants ascendants, les éoliennes placées sur ces voies migratoires où les oiseaux se concentrent pour des raisons géographiques, comme à Gibraltar, peuvent tuer beaucoup d’oiseaux. En effet, ces gros oiseaux relativement lourds, ne peuvent pas compter sur leur seule force musculaire mais suivent des voies de migration où ils peuvent compter sur des ascendances thermiques, souvent liées aux reliefs et absentes au-dessus des mers : ils doivent donc les contourner ou les traverser aux endroits les plus resserrés comme les détroits de Gibraltar ou du Bosphore, mais aussi en passant par l’Italie, la Sicile et Malte avant d’arriver en Tunisie.

  Tarifa et ses éoliennes vues depuis le détroit de Gibraltar.

Restoroutes !

Arrivé en Tunisie, ils ne sont pas au bout de leurs peines. Pour un oiseau de 15 grammes, la traversée du Sahara n’est pas une sinécure. Heureusement les oasis leur permettent de refaire le plein d’énergie avant et pendant la traversée.

Mais là encore, l’homme, avec ses besoins grandissants, transforme ces petits paradis pour les oiseaux en une autre sorte de désert, vide de nourriture pour eux. Il peut suffire d’un gîte d’étape manquant pour affaiblir certains oiseaux qui ne pourront dès lors rejoindre le point d’eau suivant !

Je veux vous parler ici d’une découverte faite depuis une dizaine d’années. On pensait jusqu’alors que les limicoles, ces petits échassiers que l’on voit courir au bord de l’eau, migraient en faisant de courtes étapes suivies de pauses de quelques jours pour refaire leurs réserves. La conception de très petits géolocalisateurs – d’un poids de quelques grammes, et mesurant les heures de lever et de coucher du soleil, ils permettent de localiser l’oiseau à quelques dizaines de km près – a permis de découvrir une réalité bien différente : le trajet d’une migration se fait souvent en une ou deux très grandes étapes pouvant durer jusqu’à une semaine ou plus non-stop ! La carte ci-dessous montre la migration d’un tournepierre : imaginez l’oiseau arrivant à Taïwan après un vol de 7’600 km en 6 jours depuis la Tasmanie au sud de l’Australie. Si la plage où il avait l’habitude de se requinquer pendant 2 à 3 semaines avant de continuer vers le nord a cédé la place à un hôtel de luxe ou à un élevage de crevettes, il pourra éventuellement faire encore quelques km mais pas beaucoup plus ! Et malheureusement ces zones côtières découvertes à marée basse sont de plus en plus convoitée et transformées par l’homme.

  Deux tournepierres passant l’hiver aux Seychelles


Le trajet d’un tournepierre de Sibérie jusqu’en Tasmanie et retour !

Migrateurs à courte distance et migrateurs partiels.

Tous les oiseaux migrateurs ne parcourent pas d’aussi grandes distances et bien d’autres stratégies existent parmi eux. Certains insectivores trouvent déjà dans le sud de l’Europe les proies nécessaires à leur survie durant l’hiver comme le pouillot véloce ou la fauvette à tête noire (dont un nombre de plus en plus grand reste même proche de nos grands lacs suite au réchauffement en cours).

Couple de fauvettes à tête noire, la femelle avec la tête brune, en escale à Lesvos, Grèce.

D’autres comme les rougegorges, reconnus et aimés par une grande part de la population, sont des oiseaux venant de quelques centaines de km au nord, alors que ceux qui ont niché chez nous pendant l’été migrent aussi de quelques centaines de km vers le sud, soit une sorte de glissement de toute la population vers le sud.

Migration et … confinement !

Mais dans les circonstances actuelles où les plus chanceux verront l’arrivée ou l’escale de migrateurs dans leur jardin, même en pleine ville on entendra bien l’arrivée des martinets annoncée par le début de leurs rondes bruyantes entre les immeubles (les plus anciens qui offrent des ouvertures sous les toits pour nicher ou ceux équipés de nichoirs ad-hoc).

Grâce aux géolocalisateurs dont on vient de parler, on a pu montrer que, depuis leur départ des nids la saison passée, il n’ont jamais touché terre durant les 9 mois d’hiver ! En effet ces martinets font tout en l’air : ils se nourrissent d’insectes capturés en vol, ils dorment en vol plané après être montés à 2’000 ou 3’000 mètres et reprenant de l’altitude quand cela est nécessaire, et ils s’accouplent même en vol (c’est vraiment acrobatique et impressionnant à voir mais je ne me risquerai pas à un jeu de mots!).

C’est uniquement pour nicher qu’ils se posent, Le martinet à ventre blanc ci-dessous, avec ses 50 cm d’envergure est même incapable de décoller depuis un sol plat : il doit se laisser chuter depuis un surplomb.

  Martinet à ventre blanc en migration sur l’ile de Lesvos en Grèce : remarquez la silhouette bien différente de celle d’une hirondelle.

Travaux pratiques.

Mais avec nos ordinateurs connectés, nous avons la possibilité de suivre la migration depuis chez nous. Voici quelques liens vous permettant de voyager sans quitter votre logement !

Ce lien vous permettra de suivre des oiseaux qui retournent nicher en Estonie après leur séjour plus ou moins lointain vers le sud :


Situation au 22 mars 2020

Vous pouvez sélectionner le ou les oiseaux que vous désirez et remonter dans le temps, même de plusieurs années comme sur l’image ci-dessous qui montre les trajets d’exploration méthodique du jeune aigle criard Tõnn entre 2009 et 2014 suivi par des allez-retours plus «monotones» entre son nid et la lagune au sud d’Alicante en Espagne où il passe ses hivers.


Trajets de l’aigle criard Tõnn : chaque couleur correspond à une année.


Tõnn, l’aigle criard, encore jeune sur son nid en Estonie en 2009.

Le EuroBirdPortal permet de suivre les déplacements migratoires de l’hirondelle rustique et du coucou en Europe, mais de bien d’autres espèces aussi, et de faire d’intéressantes comparaisons.


Situation au 22 mars 2020

Enfin le site Ornitho.ch de la Station ornithologique suisse permet de voir l’arrivée et le passage en Suisse de divers migrateurs comme le phragmite des joncs, une espèce de fauvette liée à la végétation palustre.


Situation au 22 mars 2020

Il aurait fallu parler encore de ces oiseaux qui, pour éviter les nombreux prédateurs, ont opté pour une migration nocturne, avec les inconvénients qui lui sont liée…

J’espère néanmoins vous avoir permis de vous évader, ne serais-ce que pour un moment, et sans les risques liés à une vraie migration.

Il me reste à vous dire une blague pour les plus jeunes lecteurs ou à raconter à leurs petits frères et sœurs : comment appelle-t-on un oiseau qui ne se gratte que la moitié du corps ?!!

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