La faune de l’estran

La faune de l’estran

Philippe Delacrétaz, février 2020

L’estran est la zone couverte par la mer lorsque la marée est haute et découverte lorsqu’elle est basse. L’estran peut être très étendu, par exemple dans des régions plates avec de hautes marées, comme autour du Mont Saint-Michel, ou au contraire petit, là où les marées sont faibles et les pentes raides. C’est une zone riche en animaux de toutes sortes.

L’estran : pas facile d’y survivre !

Que vous soyez un animal terrestre ou marin, l’estran, ou zone des marées, n’est à priori pas très attrayant : terrestre, vous vous retrouvez sous l’eau pendant une durée très variable, ce qui n’est pas idéal pour respirer ; marin, vous vous voyez exposé a l’air, au soleil, voire au gel, etc. Mais l’estran est extrêmement varié et, pour celui qui réussit à s’y adapter, l’offre en nourriture est renouvelée à chaque marée.

Observations de la faune et flore de l’estran lors du stage de biologie marine de Roscoff de l’Université de Lausanne en 1998. Estran rocheux ci-dessus, et étendue sableuse ci-dessous :

Survivre sur des rochers battus par les vagues et parfois exposés à l’ardeur du soleil ou aux intempéries, ou se maintenir dans les immenses étendues sableuses et quasi-plates comme celles qui entourent le Mont Saint-Michel est très différent ! Voyons quelques stratégies.

La mobilité.

Pour un animal qui respire l’air de l’atmosphère, il est pratiquement impossible de tenir de longues heures sous l’eau. La seule solution alors est d’être mobile et de pouvoir quitter la zone quand elle est inondée . C’est ce que font les oiseaux comme les limicoles, petits échassiers qui accourent dès que la marée baisse pour profiter de l’offre en nourriture : vers divers, coquillages, petits insectes ou autres arthropodes. Les grands échassiers (comme les hérons ou les aigrettes) cherchent de plus grosses proies : crustacés ou petits poissons pris au piège dans de petites gouilles. D’autres, comme les spatules, ont un bec particulier permettant de filtrer le sable mouillé pour en retirer toutes sortes de petits organismes. La diversité des becs est grande chez les oiseaux qui vivent dans ces régions côtières : l’avocette avec son bec retroussé vers le haut, les barges avec leur bec interminable, les courlis qui l’ont arqué vers le bas, les tournepierres qui l’ont court et fort pour détacher les proies de leur support ou encore les huitriers qui ouvrent les moules ou les coques plutôt que les huîtres, etc. Beaucoup d’oiseaux profitent également des laisses de mer et autres « déchets » déposés par la marée quand elle se retire.

Spatules, barges et autres limicoles à Roscoff.

Des becs bien spécialisés : avocette à gauche , barges à droite.

Les crabes aussi ont investi quasiment tous les milieux de la zone intertidale (autre nom pour l’estran). Certains s’enfoncent dans le sable ou la vase pour échapper au soleil ou aux prédateurs, d’autres vivent dans les rochers et y trouvent facilement des cachettes. D’autres chassent à marée haute, d’autres à marée basse, ou encore aux deux !

Crabes sur une plage à Oman

La Résistance.

Avez-vous déjà essayé de détacher une patelle, sorte de petit chapeau chinois, de son rocher ? C’est grâce à ce qu’on appelle son pied que ce petit coquillage est capable de se plaquer au rocher tout en conservant de l’eau à l’intérieur pour survivre pendant la marée basse. Patelle : photo Wikipedia

Les moules, elles, se fixent grâce à des filaments de protéine qu’elles sécrètent par des glandes (le byssus) parfois gênants quand on les retrouve dans son assiette ! Ces mollusques résistent ainsi aux vagues auxquelles ils sont exposés quand la marée monte ou descend.

Tout le monde descend !

Qui n’a pas creusé le sable de la plage quand la mer s’est retirée :pas besoin d’aller chercher ailleurs de l’eau pour remplir le fossé entourant le château, elle apparaît dès qu’on creuse suffisamment ! Et l’eau c’est la vie : c’est en s’enfouissant que des vers, des crustacés et autres animaux survivent pendant la marée basse. Ils réapparaitront plus ou moins rapidement dès qu’ils auront une hauteur d’eau adapté à leur mode de vie marin.

Crabe : photo prise aux îles Seychelles.

Les crabes recreusent leurs terriers après chaque marée et créent cette œuvre d’art !

Photo : island-touch.com

Quelques autres animaux de l’estran.

Les balanes, à ne pas confondre avec les patelles (sur la photo suivante elles sont mélangées!).

Photo : www.milkwood.net

Ce sont des crustacés filtreurs d’eau qui vivent fixés aux rochers.

Certaines espèces de balanes vivent même sur la tête des baleines comme le montre cette photo de baleine grise : un estran voyageur !

Photo : oceanosmx.blogspot.com

Les vers marins ou Polychètes : enfouis dans le sable, ils filtrent l’eau pour se nourir.

Photo : fr.slideshare.net › madogx8

Le Gobie sauteur : un poisson qui creuse son terrier dans la vase et peut grimper sur les rochers grâce à ses nageoires pelviennes adaptées !

Photo prise à marée basse aux îles Seychelles.

Une petite pieuvre et un concombre de mer : dans les environnements rocheux, il subsiste fréquemment de petites gouilles d’eau prisonnière à marée basse. Celles-ci offrent refuge à un grand nombre d’animaux et c’est d’ailleurs une façon pratique d’observer la faune de l’estran sans mettre les pieds dans l’eau !

Dans ce petit bassin temporaire sur la côte nord de l’Australie près de la ville de Darwin, se côtoyaient un concombre de mer ou holothurie ainsi qu’une jolie petite (10 cm) pieuvre orange à ronds bleus.

Le concombre de mer fait partie, même si la ressemblance ne saute pas aux yeux, de l’embranchement des échinodermes au même titre que les oursins et les étoiles de mer. Mais si on regarde attentivement l’image, on verra les courts tentacules en cercle autour de la bouche (tout en bas à gauche) ; en main, on verrait la symétrie pentagonale caractéristique de cet embranchement sur laquelle se superpose une symétrie bilatérale faisant penser à un chordé (groupe d’animaux comprenant les vertébrés). Les concombres de mer, un seul individu pouvant ingérer jusqu’à 45 kg de sédiments par an, jouent un rôle capital dans les processus biologiques des fonds marins comme la bioturbation (brassage des sédiments), l’épuration et l’homogénéisation du sédiment.

Les couleurs éclatantes du Grand poulpe à anneaux bleus Hapalochlaena lunulata, comme chez beaucoup d’animaux toxiques ou dangereux, fonctionnent comme un avertissement à celui qui voudrait lui chercher querelle ; cette association couleur – toxicité ou danger est très répandue dans le monde animal : guêpes, salamandre tachetée, grenouilles dendrobates de Colombie, serpent corail, etc ! Malgré sa toute petite taille, il n’en demeure pas moins capable d’infliger une morsure mortelle à ses proies ou ennemis et celle-ci peut même s’avérer fatale pour l’homme : de fait, sa salive contient une puissante neurotoxine à l’effet paralysant !

Comme quoi, il vaut mieux éviter de toucher ce que l’on ne connaît pas !

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