Islande III

Islande III

Il a fait beau pendant notre excursion sur terre dans les environs de Reykjavik le 13 août. Nous avons fort heureusement bien profité de la lumière et même d’une certaine douceur pendant cette journée à l’intérieur des terres, parce que, oui, il existe des paysages naturels ou façonnés par l’homme beaux et intéressants  qui ne sont pas visibles d’un bateau.

Barbara fêtait son anniversaire le 14 à Reykjavik, un lieu exotique de plus dans la longue liste des contrées dans lesquels nous nous sommes trouvés à la mi-août. Une occasion pour nous deux de passer une belle soirée dans un des bons restaurants de Reykjavik et de  trouver un bijou qui lui rappellera longtemps les beautés volcaniques de l’île. Le temps s’était rafraîchit et couvert une fois de plus, cette fois pour les quatre semaines à venir.

Barbara fête son anniversaire

Le 15, départ de Reykjavik pour une navigation de quelques 120M d’abord vers l’ouest, contre le vent pour contourner la presqu’île de Reykjanes au sud-ouest de l’Islande, puis vers l’est, vent arrière, jusqu’aux îles Vestmann. Elles apparaissent tout d’abord comme une succession de piliers basaltiques jaissant de la mer. Puis apparaît la plus grande d’entre elles sur laquelle se trouve le seul port de cet archipel, Hamaey. L’entrée est très étroite, elle a été presque fermée par une coulée de lave issue d’une éruption volcanique en 1973. Un bateau de croisière trop gros pour entrer faisait les cent pas devant le chenal ; ses passagers étaient débarqués puis réembarqués par les chaloupes du bord.

Les piliers des îles Vestmann

Nous nous sommes faufilés le long d’une falaise brune et ocre, haute de plusieurs centaines de mètres, peuplée d’oiseaux volant en tous sens, en contournant la dernière avancée de lave de 1973. En constatant combien étroit est le chenal restant, on comprend la crainte des habitants de voir leur seul port devenir inaccessible en 1973. C’eût été la fin de la vie humaine dans l’archipel. Derrière ce passage, le port dans lequel nous nous sommes  amarrés le long d’un quai garni de pneus le long desquels nous allions monter et descendre au gré d’une marée de quelques 3m pendant les deux jours suivants. Ce ne sont pas des conditions confortables pour un voilier, mais là comme ailleurs en Islande, nous sommes rares dans le paysage et les infrastructures ne sont guère conçues pour nous. Il faut dans ces circonstances amarrer son bateau en laissant beaucoup de mou dans les amarres pour ne pas se retrouver pendu au quai lorsque l’eau se retire. En conséquence, par marée haute le bateau n’est tenu que de manière très lâche et se balade au gré des vents, écrasé contre les pneus ou, au contraire à quelques mètres du quai.

Chenal du port de Heimaey dans les îles Vestmann
Iles Vestmann, le port

Petite balade dans la ville sous un crachin glacé et repos après plus de 24h de navigation. Le lendemain Leonne avait déniché sur une application de randonnée un vague sentier pour partir à l’ascension d’un volcan éteint. Le sentier était à peine visible dans le terrain, le volcan raide et le terrain friable. Dans le vent et le brouillard l’ascension fut ardue pour un marin plus habitué à l’horizontale, mais heureusement point trop longue. Le paysage  ne se dévoilait  que timidement gris, vert  rouille, ocre et noir dans les percées des nuages qui nous enveloppaient, la ville blanche un peu plus loin. Après être redescendus sans dommage nous sommes partis à l’assaut du second volcan plus haut que le premier, mais  pourvu d’un sentier plus humain. Le vent au sommet aurait décorné les bœufs s’il y en avait eu. Difficile de se tenir debout au sommet du cratère devant un paysage de gouffres noirs de toutes parts. Il ne me restait qu’à m’accrocher à quelques concrétions de lave solidifiées pour ne pas être renversé et dévaler dans le gravier noir vers les abîmes sombres.  

Au sommet du volcan

Le volcan était entré en éruption sans prévenir par une nuit de janvier 1973, réveillant les habitants juste à temps pour leur permettre de quitter leur maison en catastrophe. Le village a été complètement évacué. II n’est resté sur l’île que des pompiers et autres services qui tentaient vainement d’arrêter la lave en giclant de l’eau. Ces efforts n’ont pas suffi pour sauver une grande partie du village qui fut détruit par la lave, mais ont permis d’en dégager une autre partie enfouie, elle, sous des cendres, et peut-être de contribuer à garder le port ouvert. Une partie des habitants est revenue après quelques mois, d’autres sont restés sous d’autres cieux. Toute cette histoire est racontée dans un musée fort bien fait et poignant.

1973, Heimaey

La marche sur et entre les volcans, et sur les terrains que l’éruption de 1973 a laissés à la surface jusqu’à la mer, illustre la variété de l’activité tellurique. Certaines surfaces sont des laves refroidies et sombres aux volumes agressifs, d’autres sont des graviers de petits volumes parfois légers comme des pierres ponces, d’autres sont sulfureux, d’autres encore de couleurs variées reflétant des compositions chimiques différentes, le tout sur quelques kilomètres. Le physicien naïf se dit qu’avec le temps et les mouvements du magma, il devrait être homogène et que la température devrait être le seul paramètre variable, les manifestations volcaniques donc apparaître semblable un peu partout. De tout évidence ce raisonnement est insuffisant pour rendre compte de la phénoménologie de la croûte terrestre. Le physicien perdant un peu de sa naïveté au fil des marches se souvient encore des liens étroits entre les terrains, la vie qu’ils nourrissent et son évolution ; il se dit que l’existence et la forme de la vie sur terre dépend du volcanisme et d’un grand nombre de paramètres et que les astronomes abusent un peu du langage en appelant « habitables » des planètes pour lesquelles un calcul naïf encore une fois donne une température entre 0 et 100 degrés Celsius. Ce calcul est reproduit pour la Terre dans http://thierrycourvoisier.ch/fr/astrophysique/91-la-temperature-de-la-terre, on y lit que la Terre est même hors des normes dites « habitables » si l’on néglige les effets de l’atmosphère.

Variation sur le thème du volcanisme

Encore une longue promenade le long de la côte pour voir des macareux, ces oiseaux que nous voyons en nombre mais furtivement en naviguant. Promenade qui fut fatale aux souliers de Barbara. Puis le vent est passé d’ouest à l’est,  il était  donc temps pour nous de repartir en direction de la côte ouest de l’Islande pour rejoindre Isafjördur où nous voulons laisser Gaia pour l’hiver. La première étape nous a mené en une trentaine d’heures de belle navigation dans une anse au creux d’un fjord au nord de Reykjavik, Hvammsvik. L’endroit est protégé de toute part, les pentes sont plus douces qu’ailleurs, et, surtout, il y a au bord de la plage un bassin dans lequel s’écoule d’une source voisine une eau chaude. Un délice légèrement souffré ! De quoi nous attirer, mais aussi François et Valérie qui sont arrivé peu avant en Islande pour y hiverner à bord de leur bateau, Cybèle 17.  Des îles Vestmann vers la péninsule de Reykjanes la route longe la côte sud de l’Islande. C’est aussi la région du volcan Fagradalsfjal actif depuis janvier. Nous l’avons vu de 10M au large cracher laves et cendres dans un ciel rouge de feu pendant toute la nuit. Nous en avons même senti l’odeur de souffre.

Macareux
Fagradalsfjall vu de la mer

Philippe  Delacrétaz écrit à propos de la faune pour Science et voile avec Gaia, la sœur de son épouse s’est établie à la suite de divers séjours en vulcanologie dans la région de Reykjavik. Son mari, leurs deux enfants et elles ont fait le détour pour venir nous voir à bord au fond de notre fjord. Nous les avons transbordés à bord de notre annexe, pour le plus grand plaisir des enfants et avons passé un moment islando-vaudois avec plaisir. Le soir nous avons partagé un cabillaud avec Valérie et François à leur bord. Nous nous sommes découverts plusieurs amis communs. La communauté des navigateurs à voile dans le nord est petite.

Piscine à Hvammsvik

Le temps continuant de se gâter, nous voulions progresser vers notre but en nous arrêtant un peu plus au nord, à Akranes. Le garde port nous avait assuré que nous trouverions une place adéquate et abritée dans son port. Ce ne fut pas le cas, le vent soufflait droit dans l’entrée du port et nous poussait sur le ponton de la seule place disponible. Comme le vent devait forcir encore nous sommes repartis aussi vite que nous étions arrivés pour rejoindre Reykjavik dont le port, sans être vraiment confortable, offre une bonne protection dans les conditions annoncées. Le port est tout proche du centre de la ville dont il est séparé par une artère de circulation dense. Après avoir passé plusieurs semaines loin du trafic routier dans de petites bourgades le navigateur perçoit clairement combien la voiture est inhumaine dans un paysage, même urbain, et combien elle déshumanise l’environnement dans lequel nous vivons. Nous dûmes rester une semaine à Reykjavik, le temps qu’une dépression s’essouffle et donc le temps d’une visite approfondie  de la ville et de ses musées.

Le plus étonnant de ces musées est certainement celui du phallus, the Icelandic phallological museum. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le phallus des mammifères et de leurs habitudes reproductives. Peu de détails à ce sujet à propos des baleines fort discrètes dans leurs ébats amoureux, au moins pour les humains que nous sommes. Je me suis étonné dans notre époque si égalitaire de ne pas trouver de vigoureuses affiches réclamant un aussi beau musée de la vulve.

Nombre de lieux et d’entreprises arborent à Reykjavik le drapeau arc-en-ciel des communautés LGBT. Probablement pour exprimer la grande ouverture d’esprit des autorités et entrepreneurs. Il me semble qu’il est grand temps pour nous de réclamer un drapeau « vieux couple ». Il en faudrait peut-être aussi un pour tous ceux qui veulent mais ne peuvent pas et un autre pour ceux qui peuvent mais ne veulent pas. Bref de quoi faire une longue allée de drapeaux divers, et il sera toujours impossible de faire de façon à ce que chacun d’entre nous se sente ainsi bien représenté dans la société.

L’art est très présent ici, souvent intéressant, parfois vraiment beau, comme le Fidelio auquel nous avons assisté un soir. Un arrangement pour petit orchestre : deux pianos, deux violoncelles, deux cors, une percussion. Des instruments très bien choisis et servis par des musiciens qui ont rendu la musique de Beethoven avec grandeur et sensibilité, et une palette de voix toutes plus marquantes les unes que les autres tenues par des chanteurs, qui, en plus de chanter remarquablement jouaient leur rôle avec force et sensibilité.  Un décor minimal pour une mise en scène qui se voulait modeste. Une scène du second acte de l’opéra avait été éliminée, trop de figurants pour le budget apparemment, et remplacée par une interaction entre les chanteurs, en islandais, qui a bien fait rire la salle, mais nous a très largement échappé. Le bâtiment de l’opéra est au bord du quai à quelques mètres de notre bateau. Il est superbe. Des formes droites pour un volume bizarroïde, des façades vitrées,  habillées de taches de couleurs chaudes, des transparences multiples, bref un bâtiment qui deviendra rapidement le symbole de la ville et un tribut à ses architectes.

Opéra à Reykjavik

L’Islande attire maintenant nombre de visiteurs, parmi eux Anne, Serge et leur amie Célia qui ont atterris à Reykjavik pendant que nous y étions. Une belle soirée dans les frimas nordiques un peu dépaysant pour eux qui quittaient Genève chaude et ensoleillée.

Au bout de 8 jours, le temps s’est quelque peu rétabli et nous avons remis en route vers le nord. Nous avons commencé par une longue étape qui nous a fait sortir de la grande baie au fond de laquelle se trouve Reykjavik pour contourner la péninsule de Snaefelljökull, du nom du volcan que Jules Verne prit comme point de départ de son voyage au centre de la terre. Les conditions de mer dans les environs des péninsules islandaises nous rappellent parfois un peu brutalement la différence entre une route préparée sur une carte aux surfaces bleues et planes avec des météos qui se déclinent en quelques chiffres paisibles et la réalité dans laquelle la mer grise et hostile est faite de creux et de bosses dont certaines ont la fâcheuse tendance de vouloir grimper sur le pont du bateau ; et des vents qui ne sont plus de sages alignées de symboles et couleurs sur un écran mais expriment avec vigueur, froid et inconstance la physique approximée par les modèles météo. Nous avons traversé  encore la grande baie au nord de  Snaefelljökull et contourné une autre péninsule  peu amène pour arriver dans le Arnarfjördur, un fjord profond d’une vingtaine de milles où nous allions  à nouveau trouver une piscine chaude. La montée jusqu’au fond du fjord fut longue après une journée et une nuit de navigation, mais elle fut animée par un long spectacle de baleines soufflant, nageant et plongeant, bref faisant leur boulot de baleines pour notre plus grand plaisir.

Le vent était resté fort et de direction très variable dans le fjord, j’étais donc un peu soucieux de ce que l’abri que j’avais prévu pour notre étape soit suffisant. Après être passé par dessus un seuil de faible profondeur, mais assez pour nous, nous avons trouvé notre ancrage et avons constaté qu’il nous offrirait la protection dont nous avions besoin. Repos pour tout l’équipage sous des trombes d’eau, une nuit paisible, puis, le matin, expédition vers la plage, marche dans la région, et bain tempéré de telle sorte que même les plus réfractaires aux piscines trouvent ceci agréable. Encore une nuit avant de poursuivre notre chemin vers le nord en profitant de l’intervalle entre deux dépressions. La sortie du fjord fut aussi spectaculaire que l’entrée, Gaia seul bateau en vue, sous voile, les baleines de toutes parts et fort près de nous. Puis encore deux péninsules à passer avant de trouver Flateyri, un petit village dans lequel s’est développé un tourisme de mâles qui louent bungalows et petits bateaux à moteur pour aller pêcher, chacun s’efforçant de ramener des poissons plus longs et plus gros que ceux du voisin. La dépression ne nous a pas épargnés, 40kt dans le port, froid, pluie, la routine. Une avalanche a fait une vingtaine de victimes  dans le village en 1995. Elle fut à l’origine du développement de grandes barrières protégeant le village.

Cette dépression, comme les autres s’est essoufflée, nous permettant encore une étape dans un fjord isolé au nord d’Isafjördur. Encore une nuit au fond d’un fjord dans lequel plusieurs cascades organisées comme les rayons d’un cercle se jettent dans la mer autour de Gaia. Les berges sont abruptes, colorées de verts de toutes nuances, soulignées de neige toute proche,  rythmées par les cascades d’eau blanche et de roches noires. Encore une nuit de solitude absolue, pas une maison en vue, pas un chemin, pas un quai, notre ancre qui assure notre sécurité dans cette solitude absolue : https://youtu.be/ziwPUsHu-FA . Mais le long du fjord, quelques milles avant notre mouillage un hameau, Hesteyri, forme le cadre d’un roman d’horreur que m’a vendu le propriétaire de la vieille librairie de Flateyri, le plus ancien magasin en service d’Islande, dit-il.

Gaia dans le Hesteyrifjördur
Hesteyri, station baleinière abandonnée de longue date.

L’heure de la dernière étape a sonné le 6 septembre. Nous avons rejoint Isafjördur par une navigation dans une belle brise. Gaia montrait tout ce qu’elle a dans le ventre et faisait un intense plaisir à ses propriétaires. A Isafjördur, Anneke et Leonne nous ont quittés pour rejoindre leurs pénates dans le lointain sud des Pays-Bas, la pluie et le vent sont revenus pour ne plus nous lâcher tout le temps qu’a pris le rangement de Gaia et sa préparation pour passer l’hiver ici. Pénible. Ces travaux se sont finis le 15 septembre. Le soleil est revenu après, au moins pour quelques heures ! Isafjördur manque semble-t-il cruellement de main d’œuvre, il n’y a donc que nous pour nous assurer que le bateau soit prêt pour l’hiver, que les pompes qui doivent fonctionner fonctionnent, pas une mince affaire, pour purger les tuyaux de toute l’eau possible, mettre de l’antigel ailleurs et dans le moteur, et souhaiter que tout ceci ait été proprement fait pour que nous ne retrouvions pas le printemps prochain de tuyaux explosés par de l’eau qui a gelé. François, de Cybèle 17 qui nous a rejoint ici, nous a aidé à rentrer génois et trinquette, un travail lourd que nous avons pu faire dans un intervalle sans pluie et sans vent. Les soirées se sont passées au rythme de repas et discussions chaleureuses avec François et Valérie.

Plier le génois avec l’aide de François (de Cybèle17)
, merci

Gaia est propre, prête pour un hiver que nous espérons doux ici cette année. Nous partons en nous réjouissant de retrouver nos enfants et petits-enfants.

Il est l’heure de partir

13 thoughts on “Islande III

  1. On se réjouit de vous retrouver très prochainement en Suisse! Et c’est vraiment sympa cette petite communauté de navigatrices et navigateurs qui se rencontrent au gré des mouillages

  2. Magnifiques navigations qui nous rappellent tant de beaux souvenirs. L’Islande est vraiment passionnante à découvrir et le voilier une manière unique de l’aborder. Nous souhaitons à Gaia une très belle hivernage et un bel hiver helvétique au son équipage! De notre côté nous serons de retour en Suisse de début octobre à fin janvier. On devrait trouver le temps de boire un verre… non?

  3. Bravo pour les paysages… et pour les baleines !
    De quoi rêver, même depuis les hauts de Lausanne.
    Bienvenue à home, sweet home !
    A tout bientôt, Amitiés. Le duo Gex

  4. Merci mille fois pour tous ces beaux reportages II m’ont fait découvrir ces lieux magnifiques de notre planète! Bienvenue en Suisse et au plaisir de vous revoir!

  5. Brilliant log, well done both. Great whale video. I’m immensely in awe of your bravery – this is no mean feat at all given all the potential conditions, obviously an excellent boat, built for the seas and weather it has to face. I sympathise with the non-uniformity of fittings, had a similar problem in Greece of all places!!! Off to change the joker valve in our boat this week – lovely job, and our hot water heater has suddenly failed, so more work there. All the very best for a safe trip home and Gaia has a snug and uneventful winter rest.
    Ian

  6. mes chers amis
    Je prends le temps de lire vos récits qui sont passionnants.
    Je vous admire pour votre courage face à ces changements de météo, de vrais marin!!!. Mais quand il faut y aller, il faut y aller, disait Eric Tabarly!
    Bon retour chez vous et j’espère vous revoir avec un bon verre de vin
    Antoinette

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code